Zoekveld

Tribune Libre: les étudiants en médecine francophones seront-ils favorisés? (Prof. D. Deliège)
15/07/2016 - 01:57

Quelle mouche a piqué le Recteur de la KUL, Mr Torfs, ancien chroniqueur du Soir, à l’époque plein d’humour et de clairvoyance, qui nous réjouissait chaque semaine par sa verve ? Son nouveau manteau rectoral l’a transformé en torpille brisant le calme communautaire, à un moment où notre pays se concentre sur ses enjeux socio-économiques, si importants en cette période de crise. Sans s’être jamais impliqué dans les travaux de planification de l’offre médicale en Belgique, voici que Monsieur Torfs conteste un modèle mis au point pendant 20 ans de travaux et de discussions entre les acteurs qualifiés (voir MediPlanet 5/07 ). Il proclame que les étudiants néerlandophones seraient défavorisés par une clé de 44% de futurs diplômés pouvant obtenir un numéro INAMI. Une telle position est fort contestable. 

Tout d’abord notons que les étudiants  flamands n’ont jamais subi de numerus clausus à l’entrée des études. Certes, un examen d’entrée a été mis en place dès la fin des années 1990, nouveauté qui, depuis lors, pare la Communauté flamande d’une aura de « bon élève ». Mais en réalité les jeunes Néerlandophones désireux de devenir médecin et qui s’en montraient capables via cet examen n’étaient guère arrêtés dans leur projet ; dès lors, les quotas ont aussi été dépassés du côté néerlandophone : de 16% de 2004 à 2015 (22% du côté francophone).  Quand mettra-t-on en place du côté néerlandophone, un réel concours au début des études, comme on vient de l’imposer du côté francophone ? A défaut, le problème de surnuméraires ne touchera plus que le Nord du pays.

Les étudiants francophones par contre, ont subi un réel filtre, de 1997 à 2002 et de 2005 à 2008. Même en l’absence de filtre effectif, les examens de fin de premier bac barraient la route à ceux qui ne se montraient pas capables.  Comment se fait- il alors que le nombre d’étudiants en médecine francophones dépasse bien davantage les quotas prescrits qu’au Nord du pays, surtout à partir de 2016 ? Ceci est lié notamment à un phénomène culturel qui, depuis des décennies, a entraîné davantage de vocations vers la médecine du côté francophone. Ainsi, dans les années 1960, ils formaient 60% des promotions de médecins, sans que nul y trouve à redire (cf. graphique). On ne peut pas leur reprocher un tel projet de vie ! Cela leur a permis de bâtir un système de santé où le travail est partagé sur un plus grand nombre de médecins, avec comme avantages pour ceux-ci, moins d’heures de travail en moyenne et moins de stress (quoique … !), plus de temps disponible pour la formation continue, plus de facilité pour les femmes devenues plus nombreuses et la possibilité d’une retraite progressive à temps partiel ; les patients aussi en bénéficient : peu de files d’attente et des consultations vraisemblablement plus longues en moyenne.

Pourcentage de Francophones selon l’année de promotion ou de visa  - Source : CIPM sur base de :

- 1955-2006 : Diplômés selon le Service de statistiques universitaires 

- 2007 -14 : Visas délivrés par le SPF Santé publique - 2015-20 : Visas estimés par le SPF Santé publique -

Si tous les étudiants en médecine actuellement en cours d’études sont finalement admis à recevoir un numéro INAMI, un « rattrapage » sera imposé ultérieurement pour compenser les « surnuméraires », c’est-à-dire les excédents par rapport aux quotas passés ; un  tel « lissage négatif » amputera les futurs quotas officiels. Ce système pénalisera fortement les jeunes Francophones entamant prochainement leurs études, même si un lissage négatif est également imposé au Nord du pays.

La clé de répartition communautaire proposée par la Commission de Planification sera à l’avenir de 44% de médecins francophones. Selon Mr Torfs, une telle clé les favoriserait. Mais la réalité sera bien inférieure ;  les futurs diplômés, victimes du « lissage négatif », seront en fait réduits à un tiers seulement des futurs médecins autorisés à obtenir un numéro INAMI ; c’est du moins un scénario qui, selon « Le Soir », serait  envisagé pour organiser le « rattrapage » des médecins surnuméraires : dans les années 2020, ils seraient ainsi 381 jeunes médecins francophones contre 801 du côté néerlandophone. De 1956 à 2015 (soit en 60 ans), le nombre de diplômes ou de visas de médecins délivrés par le SPF Santé publique n'a jamais atteint les 800 du côté néerlandophone. Sur cette base, l’objectif de 801 visas pour l'avenir ne serait guère pénalisant pour les jeunes Néerlandophones. En juillet 2016, suite aux examens ad hoc, les étudiants admissibles à entamer ou à poursuivre des études de médecine sont à  44% francophones.

Des centaines de jeunes se voient ainsi empêchés de réaliser leur rêve dans les deux régimes linguistiques. Ce drame humain prend place dans un contexte où les jeunes diplômés issus de l’UE peuvent, sans examen, venir travailler ou se spécialiser en Belgique, ce que l’ABSYM dénonce avec raison. Du côté francophone, ce phénomène se doublera d’un effet très nocif sur le système de santé. Comme l’a montré le Centre d’information sur les professions médicales, les médecins qui atteindront l’âge de la retraite dans les années 2020 seront encore à plus de 50% francophones ; ils seront issus en majorité des promotions abondantes des années 1980 ; à cette époque, en moyenne 724 médecins francophones étaient promus par an. Si, dans les années 2020, seuls 381 jeunes médecins francophones recevront le fameux numéro INAMI, ils ne pourront remplacer qu’environ la moitié des médecins quittant la profession !

De gros orages s’annoncent donc dans le secteur francophone des soins médicaux, surtout si l’on remettait en cause la clé de 44%. Y aurait-il une justification économique à une telle mise en cause ? Ce ne semble pas être le cas selon les résultats d’études de l’INAMI (peu suspect de favoritisme francophone). Ces études ont clairement montré  que les Wallons consomment à peine plus de soins que les Néerlandophones (environ un pourcent seulement) et les Bruxellois beaucoup moins. Les Wallons  consomment même moins en moyenne que les Flamands si l’on tient compte de divers facteurs  pouvant justifier des différences : l’âge, le genre, le régime d’assurance et le statut social. Par conséquent, l’idée de scinder la sécurité sociale suite à une clé de répartition théorique de 44% de médecins francophones (hors « lissage négatif ») nous paraît purement démagogique.

Il est dommage que, dans un dossier aussi techniquement compliqué et basé sur des travaux scientifiques, la Ministre De Block se voie contrariée dans sa tentative de résoudre calmement un problème politiquement délicat, à cause d’une intrusion intempestive d’un responsable académique, lequel endosse ici un habit politique.

1  Les aînés sont plus malades ; les femmes souffrent de problèmes liés aux menstruations, à la grossesse, à l’accouchement et à la ménopause ; les indépendants étaient jusqu’il y a peu moins bien couverts par l’assurance soins de santé et les assurés bénéficiant d’une intervention majorée coûtent évidemment davantage à la sécu.