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Médicaments : "Arrêter de verser du mercurochrome sur une plaie béante" (Prof. J.Nève)
24/06/2016 - 03:12

Prof. Jean NEVE, Faculté de Pharmacie de l’Université Libre de Bruxelles

Ils sont intéressants ces scénarios du futur imaginés par les experts du KCE et leurs collègues néerlandais. S’inscrivant dans la lignée des péripéties qui agitent le monde du médicament et de soins de santé en Belgique, ils ne se bornent pas à la simple dénonciation du prix trop élevé du médicament, mais se mettent à rêver à un monde meilleur en proposant de modifier un certain nombre de paradigmes solidement ancrés dans les esprits. Simple hasard ou ferme volonté, le communiqué du KCE coïncide avec d’autres manifestations diligentées par les mutuelles et les associations de consommateurs. Dans ce cas hélas, les classiques sont répétés à l’envi avec comme cible privilégiée le grand méchant loup qu’est l’industrie pharmaceutique. 

Les travaux de l’organe fédéral d’expertise en matière de soins de santé ne se privent pas d’évoquer les maux dont souffre le monde du médicament mais se concentrent surtout sur la proposition de voies de sortie honorables et surtout durables. Les  causes de la situation actuelle que l’on qualifie d’intenable ne sont cependant que peu abordées alors qu’un retour vers certaines expériences passées peut également être riche d’enseignements. Il y a une vingtaine d’années et alors que le système commençait à chanceler, nos décideurs politiques ont trouvé comme solution miracle de favoriser les médicaments génériques, annoncés comme le traitement adéquat devant la montée du prix des médicaments. De nos jours, c’est dans les biosimilaires que résident tous les espoirs de sauver notre système et le fameux « pacte d’avenir », conclu entre notre Ministre de la santé et l’industrie pharmaceutique ainsi que les fabricants de génériques, nous promet de « faire baisser la facture des médicaments ces prochaines années, tout en offrant à l'industrie de l'oxygène pour l'innovation et la croissance » .

L’exercice du KCE tendrait-il à dire que ces mesures prises depuis une vingtaine d’années s’apparentent à du mercurochrome versé sur une plaie béante ? De fait, un tel coup de pied dans la fourmilière sort résolument des sentiers battus en osant évoquer un certain nombre de tabous. Certes, le constat de départ est implacable: le prix du médicament explose! A décharge cependant, les innovations sont également bien au rendez-vous et nul ne peut nier qu’actuellement la recherche publique ou privée porte des fruits. Souvent décriée et citée  comme un abus manifeste, la politique des petits pas n’est pas non plus systématiquement à rejeter lorsqu’on considère que tous ces progrès modestes débouchent parfois sur des traitements de grande valeur. Il est vrai que des pans entiers de la thérapeutique ne sont plus suffisamment exploités, tel celui de l’antibiothérapie mais s’est-on demandé à qui le faute ?

L’investissement et la participation plus active des pouvoirs publics est également là un bon sujet de discussion lorsqu’on voit, par exemple, les bénéfices faramineux actuellement réalisés par les multinationales du générique et qui sont soustraits à l’escarcelle publique. Belle idée également que de rendre aux citoyens les bénéfices de la recherche mais chacun sait que les budgets alloués par les pouvoirs publics aux chercheurs sont loin d’être suffisants et qu’une partie non négligeable de leurs moyens provient de fait de l’industrie pharmaceutique. Enfin, ce rapport est une belle occasion de remettre en cause notre système actuel d’autorisation de mise sur le marché et de remboursement du médicament. N’est-il pas primordial d’instaurer à nouveau en Belgique l’étape du processus qui permettait la véritable transparence sur les qualités réelles des nouveaux médicaments sans avoir dans le plateau de la balance le poids de leur charge financière?

Osons donc ouvrir cette discussion en faisant fi de la nécessité absolue de solutions et d’économies épidermiques à court terme qui s’avèrent être de mauvais investissements sur la durée. Notre actuelle Ministre de la santé pourrait supporter cette initiative de fond qui contrasterait enfin avec les conceptions étriquées entretenues au cours de ces 15 dernières années.